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| Lettre à Boris Vian. Jean-Pierre Joël Millepied |

Lettre à Boris Vian.

Mon très cher Boris,

Il y a bien des éons que je ne t’ai pas relu.Oui, ça fait bien des plombes que je n’ai plus jamais ouvert, de toi, un livre, écrit de tes longs doigts frappant la Remington sur un beat New Orleans ou Jungle, j’imagine, et des arrangements du grand Duke Ellington.
Et même, pire encore, je l’avoue carrément, je n’ai plus, jamais, ressenti le besoin…
Jusqu’au jour d’aujourd’hui où je t’écris enfin sous le coup du hasard…divin, évidemment.
-Alors, pourquoi ces mots, me demandera-t-on à juste raison ?
-J’ai fait une overdose, si vous voulez savoir.
Et ceci nous ramène à des temps plus ancien de mon humble odyssé sur le fleuve des jours.
En voici le flash back :
J’avais 16 ans à peine, frais entré au lycée, ignorant et naïf, bardé de préjugés (ceux de mes géniteurs et de la société qui m’avait absorbé, en laquelle je baignais, enfançon d’illusions, inconscient, yeux bandés, cerné par la « Caverne », quand je t’ai rencontré pour ne plus te quitter, le temps de tout te prendre de ce que tu m’offrais.
Tu m’ouvris l’Univers, j’ose aller jusque là, d’une certaine façon, d’un certain point de vue , tout à fait inouïs, tout à fait inédits.
Aspirant astronaute dans mes jeunes années, dans ma spatiale ardeur, ma ferveur de pionnier (c’est ce que je croyais), en quête d’infini, oui, d’un autre univers -hors la gravitation de ce globe imbécile et , d’autant meurtrier-, dans l’accélération que tu boostais en moi, étage après étage, vers ma libération, ma fusée élancée ne pouvant s’arrêter, je lus tous tes bouquins : Romans, nouvelles, poèmes, théâtre, ainsi que tes critiques, tes « Chroniques de jazz ».
Je commençais, bien sûr, par « L’écume des jours » qu’une Marie que j’aimais m’avait recommandé –« Tu verras, c’est génial ! ». Elle n’avait pas menti.
Ce bouquin -comment dire ? Comment même l’évoquer ? –Me fit l’effet d’un blast, un effet tsunami, engloutit, corps et âme, dans un grand Maelström (d’amour ou du malheur de le vivre en ces jours à l’écume barbare), pour me régénérer, profondément changé, à jamais, transformé.
Et ce fut également, pour prendre une autre image qui s’accorde à l’époque où, Boris, tu vivais –« sur-vivais » est mieux dire- entre Corée, Guerre froide, Algérie et Vietnam, comme un feu nucléaire irradiant mes cellules, jusqu’au cœur, les mutant, les métamorphosant en un être nouveau, à peine, révélé.
L’univers, par ton verbe, en effet, s’efflorait, se mettait à vibrer d’une façon nouvelle, follement, décalée –c’était une impression, pour moi, sensationnelle car inimaginable ou inimaginée-, redevenait vivant, palpitant, inquiétant, imprévisible en diable, ou en ange, sinon, et, partant, passionnant, exaltant à connaître.
Mais sous ta plume, aussi, se trahissait, le monde, sous ta plume enfantine, acérée, perforante, sondé, tel qu’il était, dans sa noirceur profonde, dans le champ dévasté de sa stérilité –l’antique Paradis rabougri à zéros !-, ne s’autorisant plus la moindre fantaisie qui n’eût pour nom profit ou rentabilité, pétrifié qu’il était par le matérialisme, pesant terriblement d’horrible gravité, d’un affreux nihilisme sans loi et sans pudeur, sous un verni trompeur de gaîté trafiquée, grossièrement, mise en scène par de nantis escrocs, sous le masque aveuglant de la publicité.
Or, toi, antique Orphée resurgi du Parnasse, tiré des bras des muses, hélas, et d’Eurydice, réincarné un temps, ô, si bref, si fugace, dans la Vallée des larmes et des dentiers qui grincent, sous le doux nom de Vian, le dynamitero, sous les traits d’un Boris, « Russe blanc » de Ville d’Arvay, Grand-Maître es trompinette et pataphysicien, par ton art, ta magie, ton imagination, la féerie de ton style enchanté, irradiant, dressant sa fantaisie contre la tragédie en rempart dérisoire et d’autant magnifique, miroir transfigurant, tu le restituais purifié, rajeuni, pris au pied de la lettre d’où la sève remonte en un vert quintessent, sang Hermès bouillonnant, rendu à l’or natif de son Commencement !
Mais l’écume des jours s’accumule et vous ronge, telle un poison chimique,
Irrémédiablement ; telle le crabe mortel, elle vous bouffe, vous tue irrévocablement (métaphore admirable de la fleur au poumon, du nénuphar létal !).
En ce pauvre Colin, fou d’amour pour Chloé – ô nouvelle Eurydice ! -, le destin recommence et Colin n’y peut rien :
C’est sa malédiction et c’est, aussi, la nôtre.
Tel Orphée, autrefois, le Néant triomphant, il se battra en vain, car nulle rédemption, en ce monde, ne vaut qui ne soit monnayée en euros trébuchants, en « doublezons » sonnants.
Et pour l’amour, vraiment, c’est denrée hors de prix, sinon le prix ultime d’une rose en acier au bout d’un fusil noir, amère dérision qui reste sans effets, sans la moindre portée dans ce monde sans foi ni imagination.
Dans cet Eden glacé de la modernité, certes, désenchantée et c’est un euphémisme (car les vrais résistants ne sont pas des gens méchants), il gèle à pierre fendre et à cœur, plus encore, et c’est sans rémission.

Boris,
J’aurais aimé parler, tant que j’étais lancé, plus longuement de toi, de ce que tu créas, prolifique Protée aux mille et une vies, et de la relation que j’avais avec toi, forte, intime et fidèle, endurcie dans l’amour et l’admiration, quasi, la dévotion.
Car tu fus bien, pour moi, je l’avoue simplement, un grand révélateur, l’un des premiers sans doute – avec le grand Saint Ex :
Explosion nucléaire transmuttant mes atomes pour les recomposer sous des formes nouvelles, en des tons inouïs, dans un univers neuf et métamorphosé.
Oui, tu fus sûrement, de mes jeunes années, l’éveilleur de conscience, me tirant du sommeil où j’étais endormi, tel le joueur de flûte, pour m’emporter au loin, sur tes ailes étranges d’ange venu d’ailleurs, loin du monde factice de la « réalité » ou ce qu’on vend pour telle, qui n’est en vérité, que sombre duperie, sinistre et homicide farce et filouterie, ajoutant la bêtise à la cupidité, où j’étais enfermé, comme un rat de labo.

Je te dis donc merci, cher Boris, doux ami. Jusqu’à la fin des temps, je suis ton obligé.

De ton admirateur fidèle et éternel, je te prie d’agréer, dans la fraternité, les sentiments aimants les plus respectueux.

Jean-Pierre Joël Millepied,
Alias Juan de Bourg,
Alias Jacob Mil,
Alias « Nito » de Monteverdi,
Alias et caetera.


| Lettre à Boris Vian. Vincent Taconet |

Lettre au né an sonnets*

Boris, rien n’est facile à celle qui vi(t) en
Deux mille neuf...et qui peut te remettre en selle
Sans hommage, dommage, et sans damage, excelle!
Sous les ponts de Paris, deux ans après, Vian,

Ta propre mort, coulent des Algériens, vie en
Sursis pour quelques-uns; butées, noyées pour celles
Des victimes d’un Maurice Papon qui cèle
Cet octobre soixante et un sanglant, déviant.

Déserteur, tu fis une lettre au Président!
Nous la lisons encore...Rien d’une chansonette!
Bison à nous ravi, tu tires la sornette

Et nos larmes! Tu es, pur-sang, un dissident!
Si tu boufes des pissenlits par la racine,
Bon appétit! Tes Cent Sonnets* nous vite animent.


Vincent TACONET


*Selon Noël Arnaud (Vian-Cent Sonnets 1984-10/18 n°1886)
“Les Cent Sonnets sont la première oeuvre de Boris Vian” ou encore (8-8)...
“Les Cent Sonnets représentent l’oeuvre inaugurale de Boris Vian”


| Lettre à Boris Vian. Véronique Dubois |

Bonjour poète aux multiples talents,
Oraison non funèbre en cet instant,
Riche en rime et riche en réflexion,
Installe-toi parmi nous à travers tes mots
Souligne-nous à chaque phrase tes élans.

Valeureux artiste aux multiples changements
Intense ton héritage, restitue en nous ces échanges
Altère en nous poésie, révoltes et solutions
Nous ne pourrons jamais nier ton évolution.

Véronique Dubois


| Lettre à Boris Vian. Vincent Calimerofromparis |

Cher Boris,

Je t’écris de Paris où tu n’es plus, où je cherche souvent tes traces et les trouve le plus souvent dans des endroits que tu n’as pas connu.
Il y a, par exemple, Beaubourg, dont les tuyaux bleus et la forme intestinale me renvoient, chaque fois que je passe devant, à ta rêverie, à ton imagination. Parce que je suis certain que tu fais partie de ces visionnaires qui font qu’un jour le rêve devient réalité et l’imaginaire une nécessité inscrite au cœur de la ville.

Quand je monte Beaubourg
6ème étage
visiteur temporaire
d'une exposition
quinelépamoin
qui me boit à la paille
tandis que je m'enfile
dans un tube transparent
un tube en plastique
et
un tube
puis un tube et
un tube
est un tube
télescopique ascension
éjaculatoire
tandis que
je gravis
l'intestin bleu
tandis que je gravis les façades
des immoeubles
en
face
et
lèche des yeux
les sécrétions ambrées
aux fenêtres
des autres

la lumière est la nuit

Sans doute la promenade
qu'à Paris je préfère
el paseo que en Paris
aprovecho mas
cette montée au sixième ciel
tout en volutes
d'escalier mécanique
méganique
monte en l'air
vers le ciel bleu gris
bleu nuit
rosi
par-dessus les toits
par-dessus la ville

Enfant
j'ai l'impression
de me glisser sous
sa jupe
à mesure
que l'étendue des toits
me révèle les
dessus de la capitale


Merci Boris !


Mail sans signature provenant de Vincent Xxx calimerofromparis


| Lettre à Boris Vian. Karine Courville |

Boris,


Je m’adresse à toi solennellement pour te prier instamment d’arrêter de me suivre. Car, si tu continues, je n’hésiterai pas à en référer à l’Ordre établi, au Pouvoir en place, et à te poursuivre pour harcèlement. Te voilà surpris et tu as beau chercher aux fins fonds de ta mémoire, tu as beau racler les fonds de tiroir, tu ne vois pas de quoi je t’accuse, ni quelle mouche m’a piquée. Et bien, je m’en vais te rafraîchir la mémoire, éclairer ta lanterne et tout le reste.

Tu m’es apparu lorsque j’avais seize ans, sous la forme d’une écume bienfaisante et tu as changé mes idées noires en possibles rêveries. Tu mettais des mots sur mes angoisses et apaisais l’adolescente torturée dont je traînais le corps dans les couloirs du Lycée. Certes, je te l’accorde, au début, tu m’as aidée. Soit. Mais bon. Après ça, tu ne m’as plus lâchée. Une vraie sangsue comme disait ma mère.
Je ne lisais plus que toi, je ne rêvassais que de toi, je voulais écrire comme toi. Ce genre de chose quoi, une obsession. Bon, des fois, c’est vrai, on se marrait bien. Notamment le jour de l’oral de Français, quand on m’a appelée pour aller réciter mes âneries sur Baudelaire, je rigolais toute seule dans le couloir vide en lisant les folies de Vercoquin. Et j’ai passé mon oral, comme une lettre à la poste. Bon, mais après ça, je devais entrer à la faculté, je t’ai rangé dans mes étagères, j’ai découvert d’autres bons gars comme toi qui ne demandaient qu’à se faire aimer ; je ne te les citerai pas, je sais que tu serais jaloux, que tu froisserais cette lettre ; et moi, je veux que tu lises jusqu’au bout ce que j’ai à te dire.
Je t’ai quitté. Tu cherchais à me hanter, je tenais bon. Et puis, je ne sais pas comment tu t’y es pris - et je ne veux pas le savoir – mais régulièrement on a voulu te présenter à moi :
« Tu connais Boris ?
- Oui, par cœur, merci ! »
Et je me détournais, vaguement dégoûtée.
Je t’avais écumé tant d’heure déjà. Je t’avais tellement bu. Tu me soûlais. C’était terminé. J’ai fini par t’oublier et toi aussi. Je croyais.
Pendant que tu te tenais bien sagement dans les cartons que j’avais laissés chez ma mère, moi, je cherchais du travail. Je devais m’intégrer, trouver le bon moule. Dix ans après notre première rencontre, un matin de duvet de printemps, tout doux, je me tenais au pied d’une des grandes tours de La Défense. J’allais faire mon entrée. Dans la vraie vie. J’allais travailler pour l’Association Française de Normalisation. Pour m’accueillir on m’a fait visiter le bâtiment, on m’a raconté l’Histoire de l’entreprise. Et là, de qui j’entends parler…Tu avais travaillé ici, c’est vrai, j’avais oublié, quelle idiote ! Tu m’avais remis le grappin dessus, j’étais coincée. Mais j’ai tenu bon. Je faisais comme si je ne te connaissais pas. Maintenant, j’avais ma place. Un corps. Une fonction et tout. Il n’était pas question de partir d’ici.

Mais au bout d’un moment je me suis ennuyée. C’est comme ça, au bout d’un moment je finis toujours par m’ennuyer. Terriblement. Pour m’occuper, je me suis mise à coucher sur le papier les mots qui me trottaient dans la tête et qui m’empêchaient de dormir. C’est devenu mon occupation préférée. Des fois, je me disais, c’est malin, t’es en train de faire exactement comme Boris ! Mais c’était ça ou sauter par la fenêtre, ou les larmes, le dimanche soir. L’année dernière j’ai démissionné. L’éditeur m’a dit, c’est bien ce que vous faites. Et d’autres aussi. Alors je continue à écrire. Et je voudrais que tu me laisses maintenant. Je n’ai plus besoin de toi tu vois. J’ai trouvé mon moule, mon nid, j’aimerai bien être un peu seule. Cette fois c’est définitif ! Je te quitte. Et je voudrais, je veux, que tu arrêtes de me suivre.

S’il te plaît Boris !
Sinon, c’est la Police !


Karine Courville

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